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Une spectaculaire exposition au Petit Palais révèle un peintre et poète aux talents indissociables : William Blake.

Se retrouver cité, repris ou personnifié à la fois par Patti Smith et Jim Morrison, Jim Jarmusch et Henri Verneuil, la BD et le polar, Aldous Huxley et un atelier d’écriture en ligne n’est certainement pas courant. Et encore moins lorsqu’on est étiqueté pré-romantique, connu pour avoir versifié l’Ancien Testament et illustré la Divine Comédie… Tel est pourtant l’aura qui entoure William Blake [1757-1827], poète mystique et flamboyant, dessinateur et graveur remarquable, dont l’étrange popularité traverse toutes les couches de l’espace culturel sans que, paradoxalement, le grand public ait l’impression d’en connaître beaucoup plus que le nom.
Halluciné, visionnaire, flamboyant, prophétique : les adjectifs se bousculent pour décrire la poésie comme le talent pictural de Blake. Mais ses contemporains usaient plus généralement d’un mot simple : fou. Fou pour un fils de petits commerçants londoniens de vouloir étudier dans une académie de dessin, fou pour un ouvrier graveur de vouloir transmuter Shakespeare, Milton ou la Bible en une œuvre au lyrisme complexe et tourmenté, fou pour un poète sans argent de vouloir être publié sans mécène. L’Angleterre conservatrice et colonialiste, entre guerres napoléoniennes et révolution industrielle, n’a pas grande considération pour cet exalté qui dynamite ses repères esthétiques, et croit pouvoir vivre de son art tout en militant pour l’Homme au centre de l’univers… Tout autre sera l’enthousiasme des Romantiques, puis des Préraphaélites, des Surréalistes enfin, qui trouvèrent dans la poésie et les gravures aquarellées de Blake l’expression d’une veine fantastique sans égale, du moins chez un seul artiste ! L’élève qu’on envoyait recopier sans fin les monuments funéraires de Westminster avait en effet autant appris de lui-même que de ses maîtres, et créé un style spectaculairement original qui bouleversait aussi bien la poésie classique que le dessin et la gravure – il les mêla d’ailleurs magistralement, inventant au passage une technique d’eau-forte avec rehauts de couleurs qui lui permit de publier lui-même ses poèmes illustrés de sa main !
La rétrospective parisienne, qui réunit environ cent cinquante œuvres prêtées par les plus prestigieuses collections britanniques, confirme heureusement que le génie polymorphe de Blake a finalement été reconnu, et remet en lumière avec à-propos une œuvre littéraire et picturale majeure, traduite ou présentée par les plus grands [dont Gide, Breton, Bataille] et comparée aux meilleurs, de Goya à Füssli. Les amateurs éclairés sont enchantés d’y voir se côtoyant des pièces habituellement très dispersées et témoignant d’autant d’inspirations différentes, les curieux sont fascinés par l’importance jumelle du graphisme et de la littérature, que seul peut-être Hugo égalera. Quant aux néophytes, ils découvrent avec surprise telle gravure coloriée qu’ils connaissent pour l’avoir en couverture d’un CD ou d’un « poche » de science-fiction – et qu’ils ne soupçonnaient certes pas avoir traversé deux siècles… I