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Pakistan, le crime de l’Orient-Express


Joëlle Brack
14 janvier 2008

En proie à des violences accrues par la campagne électorale, le Pakistan peine à rétablir le calme tandis que l’enquête sur l’assassinat de Benazir Bhutto n’en est qu’à ses débuts.


© droits réservés
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Un kamikaze dans la foule, une voiture qui saute, vingt-deux morts et des dizaines de blessés jonchant le sol dans un bain de sang : au Pakistan comme dans la plupart des pays aujourd’hui, ce type d’attentat semble porter de facto la signature d’islamistes radicaux. Le drame à peine joué, la condamnation tombait d’ailleurs de la bouche de Pervez Musharraf : c’est Al-Qaïda qui, ayant raté son coup en octobre à Karachi lors de son retour d’exil, a éliminé Benazir Bhutto lors de son meeting électoral de Rawalpindi le 27 décembre. Au premier coup d’œil, les apparences jouaient certes en sa faveur. Au deuxième, ça se gâtait : un type à qui on n’avait rien demandé avait filmé la scène, un homme armé visant de face la candidate voilée de blanc. Au troisième, c’était pire : les membres de l’escorte affirmaient qu’un autre projectile avait également atteint Benazir Bhutto dans le cou. Mais non : un kamikaze, point barre. Le responsable qui sait tout sans avoir rien vu et trouve le coupable avant la police rappelle Jose Maria Aznar avec l’ETA ? Et le coup du tueur unique qui arrive à tirer une balle par devant et une par derrière, elle ne rappelle pas JFK ? Ça, évidemment … [sauf que l’organisation était meilleure à Rawalpindi, où on a franchement éloigné les gardes du corps]. L’opposition n’a pas eu de peine à retourner la situation en sa faveur : les fausses vérités du pouvoir ne révélaient-elles pas son implication dans l’attentat ?

Élémentaire, mon cher…
Poussé dans ses retranchements, Musharraf a joué son joker : solliciter l’aide de « vrais » enquêteurs pour confirmer sa bonne foi. Pas la CIA, comme on aurait pu l’attendre de ce fidèle relais des États-Unis dans la région [ça n’aurait pas coûté cher en frais de voyage, les gars de Langley campent dans le coin]. Non, des enquêteurs mythiques, insoupçonnables, hérités de l’Empire et de la meilleure littérature policière du monde : Scotland Yard. Une poignée de spécialistes surqualifiés qui, comme Holmes soi-même, planchent depuis quelques jours sur d’infimes bribes d’indices pour découvrir l’assassin, la scène du crime et tout ce qui traînait ayant été balayé propre en ordre dans l’instant. Mais ils ont, comme Miss Marple, l’art de déduire à partir d’un courant d’air… et sur leurs tablettes, les suspects se bousculent. D’abord, malgré les dénégations d’Al-Qaïda, les islamistes, hyperactifs depuis la sanglante attaque de la Mosquée Rouge d’Islamabad en juillet 2007, et qui ont fait ces derniers mois plus de 800 victimes. Baitullah Mehsud, chef du mouvement pour le Pakistan, a beau avoir démenti toute implication, ça n’empêche pas que des supporters de la cause aient pu faire du zèle. Ensuite, vu l’antagonisme de leurs intérêts, l’armée, qui par principe ne pouvait se réjouir d’un possible retour au pouvoir de Bhutto la démocrate. Mais curieusement, dans la version actualisée de son autobiographie qui vient tout juste de paraître, Benazir Bhutto mesure ses critiques à l’armée… Elle s’y montre en revanche des plus dures envers son rival politique, Nawaz Sharif, chef de la Ligue Musulmane du Pakistan, tout juste revenu d’exil lui aussi, et qui pouvait difficilement s’imaginer l’emporter contre le Parti Populaire du Pakistan [PPP] et son idole. Mobile, une jalousie de métier ? Ou la jalousie tout court ? Car Asif Ali Zardari, époux et « ministre consort » de Benazir Bhutto, détesté du peuple pour sa rapacité et la corruption dont il a bénéficié, était par testament désigné pour succéder à la présidente à vie du PPP – et c’est long, une vie… Trop beau pour être vrai ! Et les hommes du Yard se tourneront probablement d’abord vers les SIS, les fameux services secrets, puissants et tentaculaires, sans lesquels rien ne se fait et qui gèrent à leur compte un véritable État dans l’État. Embedded – « maqués »– avec la CIA depuis que l’Axe du Mal passe par Karachi, ils se sentent inattaquables, et la condamnation immédiate d’Al-Qaïda par les États-Unis pour le coup de Rawalpindi pourrait faire figure d’écran de fumée… Bref, est-ce ce nom de Scotland Yard qui crée l’ambiance ? Toujours est-il que, comme dans Le crime de l’Orient-Express d’Agatha Christie, tous les intervenants pourraient avoir eu intérêt à se débarrasser de la victime, pourraient s’être mis d’accord ou avoir contribué au meurtre. Mais en dépit de leur excellence et de leur intégrité, les Britanniques n’auront sans doute pas davantage accès aux suspects utiles qu’ils ne l’ont eu en Russie suite à l’empoisonnement au polonium de Litvinneko. On vient d’ailleurs de leur adjoindre en grandes pompes Zubaïr Mahmood, le policier qui avait retrouvé l’exécuteur de Daniel Pearl. Un spécialiste des islamistes, donc…

Le général a dit
Interpellé le 2 janvier par des opposants quant à la tenue effective des élections, Pervez Musharraf, qui semble tout nu sans son uniforme [le costume traditionnel permet moins le port du gilet pare-balles], s’est vu contraint de dire devant micros et caméras : « Benazir Bhutto voulait la démocratie et l’éradication du terrorisme, et c’est ce que je souhaite moi aussi ». Et personne n’a ricané. Parce que, au-delà d’une belle phrase diplomatique pour se tirer d’embarras, le chef de l’État a laissé percer une réalité qui, par ailleurs, doit lui faire dresser les poils dans le dos : pour venir à bout – lentement, avec peine et sans doute dans le sang – du terrorisme aveugle, de la chape de l’islamisme radical, des roitelets extrémistes afghans qui louchent sur une fédération avec leur crédule voisin, des services secrets qui fomentent les attentats politiques sans même en informer le patron, il n’y aura, effectivement, que la démocratie. Elle n’a pour l’instant comme défenseurs officiels qu’un ex-ministre pourri par la corruption et un gamin binoclard qui se formerait plus utilement à Poudlard qu’à Oxford, mais reste indéfectiblement ancrée au cœur de millions de citoyens qui, le 18 février prochain, voteront – malgré tout. |

Politique
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