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La guerre des pôles


Joëlle Brack
20 août 2007

Les changements climatiques peuvent avoir des conséquences aussi graves qu’inattendues : ainsi la fonte de la banquise, qui libère l’accès à un pactole énergétique sous-marin – encore faut-il savoir à qui il revient. La guerre des pôles aura-t-elle lieu ?

© AFP
© AFP

« Que d’eau, que d’eau » s’écria jadis le fameux Mac Mahon, qui ajouta finement : « Et encore : on ne voit que le dessus ! » Ce qui prouve bien qu’il était plus bête que Poutine. Lequel, qu’on peut traiter de bien des choses mais certainement pas d’écervelé, a rapidement saisi que dans l’eau ce n’est pas le dessus qui est intéressant, aussi frétillant de poissons ou touristiquement attrayant soit-il, mais bien ce qui est en dessous. En dessous de tout, même, à 4'261 m de profondeur sous le pôle Nord, là où, le 2 août 2007, ses émissaires ont planté un drapeau en titane inoxydable, moche mais costaud. Un exploit authentique, nimbé d’une aura légèrement ludique si l’on considère que l’expédition a utilisé les mêmes petits bathyscaphes que le cinéaste Cameron sur le tournage de Titanic. Mais voilà, ce tour de force original a vu sa valeur scientifique méchamment décriée sous prétexte que l’expédition était menée par un ingénieur qui n’a pas froid aux yeux, Alexandre Tchilingarov, qui, incidemment, est aussi le vice-président de la Douma. Un « pôlitologue », en quelque sorte – et ceux qui disent qu’on-ne-peut-pas-tout-faire ne sont que des paresseux. Ce qu’on reproche à cet estimable scientifique est bien de s’en être allé planter son drapeau sur une montagne russe, c’est-à-dire un relief sous-marin dont la chaîne, selon les géographes locaux, se rattache directement au plateau continental et, de ce fait, est considérée par la Russie comme territoire national. [NB : À ce train-là, qui de Gordon Brown ou de Nicolas Sarkozy va réclamer à l’autre la restitution de la ligne crayeuse qui, à travers la France et sous le Channel, relie géologiquement la célèbre Champagne aux non moins célèbres falaises de Douvres ?] En exprimant de façon aussi claire ses prétentions sur près de la moitié du continent arctique, la Russie a vraiment touché le fond de la question…

Qui était là avant ?
De fait, il n’y a pas de véritable « continent » arctique, la calotte glaciaire du Nord recouvrant essentiellement un océan. Cependant, de ses 21 millions de km2 du pôle Nord, un tiers sont bien des terres, réparties entre le Canada [3 mio km2], le Groenland danois [2,175 mio], la Sibérie [2,1 mio], la Laponie – dont les 260'000 km2 appartiennent pour partie à la Suède, à la Norvège, à la Finlande et à la Russie – et finalement l’Alaska, avec 65'000 modestes km2. Or, en dépit de sa proportion minoritaire, c’est cette manifestation tangible de la territorialité qui, en droit international de la mer, fonde les prétentions des différents États : le territoire national est homologué jusqu’à 2'000 milles marins au large des côtes, au-delà desquels l’espace n’appartient plus à aucun pays. Le pôle Nord est donc libre. L’histoire du drapeau russe, avec tout ce qu’elle peut rappeler d’expéditions glorieuses ou maudites aux Occidentaux, ne pouvait alors que frapper les esprits, matérialisant le désir de la Russie de revenir au premier plan de la scène internationale. Les autres pays détenteurs d’une portion de territoire arctique, Canada en tête, mais aussi États-Unis, Danemark ou Norvège, ont publiquement ricané de cette démonstration « puérilement spectaculaire », mais ont émis parallèlement de vigoureuses protestations diplomatiques quant au droit historique des uns et des autres sur le pôle Nord. Et chacun, pour bien montrer de quelle banquise il se chauffe, d’annoncer dans l’instant la mise en œuvre imminente de coûteux projets : bases militaire, port en eaux profondes, croiseurs de patrouille géants, ou encore expédition de géologie sous-marine établissant les liens physiques directs entre pôle libre et côtes nationales – brrrrrr. Mais qui a vraiment des droits sur le pôle Nord ? Les Inuits, les Samoyèdes, les Lapons, les Aléoutes ? Pas vraiment consultés. Et, dans cette lutte à la souveraineté, la caution historique des explorateurs ne se montre pas d’un grand secours, bien que leurs exploits aient toujours impliqué une forte connotation nationaliste : on imagine difficilement que l’Anglais James Clark Ross - c’était en 1831, assez longtemps avant le GoreTex et le Kevlar - ait monté cinq expéditions arctiques « pour le plaisir » avant d’atteindre, premier au monde, le pôle nord magnétique. Mais bien malin qui s’attribuerait ce pôle-là : il se déplace d’une quarantaine de km par an, se situant à l’époque de Ross à l’extrême nord du Canada pour viser la Sibérie avant le milieu de ce siècle… Le pôle véritable, lui, fut survolé par un Norvégien et un Italien en dirigeable [1926], en avion par un Russe en 1937, sans compter tous les piétons français, japonais, helvético-sud-africains ou monégasques – si, si - qui depuis ont poussé jusque là avec leurs traîneaux.

Banquise en ébullition
Mais c’est de bien davantage que de gloriole et d’icebergs nationalisés qu’il s’agit cette fois. Les changements climatiques induisent en effet une fonte des banquises et un non renouvellement des glaces pérennes qui libère peu à peu l’accès jusqu’alors impossible à une partie du monde très convoitée. D’une part sur le plan des politiques énergétiques : les 200 milles côtiers se sont révélés fort généreux en hydrocarbures et en gaz, un trésor dont un dixième seulement est actuellement exploité, et dont les réserves estimées pourraient assurer trois à cinq ans de consommation de pétrole et trente ans de consommation de gaz au marché mondial, confortant l’autonomie énergétique des États-Unis et couvrant la demande croissante de l’Inde et de la Chine tout en diminuant l’impact de l’OPEP. Alléchant. Sauf que, passée la première euphorie, les spécialistes sont sans pitié : faute de roches sédimentaires suffisamment épaisses, les fonds sous-marins arctiques juridiquement libres ne regorgent pas particulièrement de pétrole ; en revanche, au large de la Sibérie orientale, donc là où la Russie pourrait afficher des prétentions plus justifiées que ses voisins, il y aurait des gisements de gaz, voir de nickel, de phosphates, d’or et de diamants. La très récente et acrobatique mainmise de Rosneft sur les derniers lambeaux de l’empire Ioukos éclairent, si besoin en était, la pugnacité du Kremlin sur le sujet, mais les autres protagonistes du potentiel partage territorial, s’ils sont plus policés, ne sont pas moins motivés. Moins médiatique que la chasse à l’or noir – très hypothéquée tout de même, dans cette partie du globe, par le coût et les difficultés d’accès à d’éventuelles réserves – la fonte des glaces induite par le réchauffement de la planète [environ 20% de perte ces vingt-cinq dernières années, disparition totale prévue pour le XXIIe siècle] a cependant une autre conséquence majeure : elle libère chaque saison davantage d’eaux vives, ce qui se révèlera également très profitable au cours des prochaines décennies ! Car le fameux et pénible passage du Nord-Ouest, que Cortés cherchait déjà mais qui ne fut véritablement franchi qu’en 1903 par Amundsen, reliait jusqu’à présent l’Atlantique au Pacifique dans des conditions quasi-inexploitables commercialement, la glace scellant trop souvent le passage. Mais depuis la liquéfaction croissante de la banquise, éviter les détours, entre autres par le canal de Panama, est une possibilité véritable, un moyen de réduire d’un bon tiers le trajet – donc les frais - entre l’Europe et l’Asie, et pour Amérique du Nord entre les côtes est et ouest. Une possibilité génératrice de revenus commerciaux considérables, mais aussi de pressions géopolitiques croissantes car de nouvelles voies navigables de cette importance, liées à l’accès à de nouveaux gisements énergétiques, signifient un arsenal militaire accru et des tensions en proportion. On n’en parle pas beaucoup mais, concernant la domination stratégique sur la région, le Canada est depuis quelques temps à couteaux tirés avec les États-Unis de Bush, qui a tendance à égarer ses sous-marins nucléaires dans les eaux de son voisin… Et ces rêveurs d’écolos espèrent vraiment que tout ce monde va signer ou respecter le protocole de Kyoto contre le réchauffement climatique, améliorer le sort des ours polaires orphelins de leur banquise et organiser la protection des côtes contre les futures et inévitables marées noires ? Pffff. Alors qu’aucune convention internationale comparable au Traité de l’antarctique n’est encore élaborée pour le pôle Nord, les experts qui vont passer sur le dossier des nuits blanches sans aurores boréales seront des juristes et des conseillers militaires bien davantage que des GO du WWF. Avec son petit drapeau en titane moche mais costaud, Poutine a bel et bien réussi à mettre le feu à la glace – encore un exploit scientifique russe qui restera injustement méconnu. I

Les pôles


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