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Afghanistan, le jour d’après


Joëlle Brack
28 août 2009

Les premiers résultats des présidentielles en Afghanistan laissent mal augurer pour l’OTAN d’une pacifique transmission de flambeau.


© AP

Avec autant de persuasion qu’il est diplomatiquement acceptable, les capitales impliquées dans la présence étrangère en Afghanistan avaient supplié les candidats aux présidentielles d’attendre le dépouillement des bulletins et les décisions de la commission électorale pour se vanter. Autant souffler dans un pakol [bonnet pashtoun] pour appeler à la prière : ni Hamid Karzaï, le sortant, ni Abdullah Abdullah, son ancien ministre des Affaires étrangères et adversaire, n’ont eu cette patience, et chacun revendique haut et fort la victoire, sans même un second tour. Dans un tel environnement culturel, il est logique que l’annonce orale d’un résultat ait davantage de poids que des résultats publiés, deux tiers des citoyens étant analphabètes. Mais les premières estimations, qui accordent environ 40% des voix à Karzaï contre 38% à Abdullah, ne portent que sur un maigre échantillonnage des votes urbains, tandis que le troisième homme, Ashraf Ghani, crédité d’un modeste 3%, dénonce non sans preuves le gaspillage des fonds publics en achats d’influences provinciales par le gouvernement sortant – dont il était le ministre des Finances… Contrainte d’admettre des dysfonctionnements, la communauté internationale prise en tenailles feint d’ignorer qu’elle est l’un des facteurs du problème, les talibans refusant toute négociation – et pourquoi le feraient-ils ? – tant que des armées étrangères se mêlent d’orienter le débat et de pulvériser des civils par bavure. L’OTAN, espérant contre toute espérance l’instauration de résultats crédibles sur lesquels fonder une reprise en main des événements et un possible futur désengagement, est l’Arlésienne de ces élections, contestées avant même que d’être closes.

Des causes de fraudes, la commission électorale en enregistrera de toutes les couleurs : listes trafiquées, votes forcés ou empêchés etc., la routine. Mais d’autres éléments, que la légalité prendra plus difficilement en faute, sont des facteurs de distorsion. La répartition d’abord des deux camps, Hamid Karzaï soutenu au Sud par les Pashtouns, Abdullah soutenu au Nord par les Tadjiks, rend inégal l’impact du boycott des urnes prôné par les talibans, en position de force au Sud [10 à 20% de participation seulement], alors que le Nord [50 à 70 %] semble peu sensible à cette fatwa électorale ; la relative égalité des résultats esquissés dans la capitale, trop surveillée pour les islamistes, renforce l’impression. Le port de la burka, sous laquelle le Prophète ne reconnaîtrait pas ses petites, ne milite pas non plus en faveur de la représentativité ou de la régularité du scrutin. Cloîtrée dans leur propre vêtement, les électrices ne sont pas partout incitées à exprimer une opinion indépendante ; et lorsqu’on pense qu’il peut suffire d’une paire de  chaussettes perpignanaises pour embrouiller les registres électoraux, on imagine à quelles coupables extrémités l’anonymat des voiles bleus peut entraîner…

Le simple usage de la démocratie n’est peut-être pas, d’ailleurs, d’une telle pertinence dans une culture tribale active. Indépendamment de ce que l’élection directe du chef de l’État soit un processus très occidental, cette organisation du pouvoir ne cadre pas forcément avec l’idée que s’en font nombre d’Afghans, habitués à voir les chefs de guerre en découdre entre eux pour asseoir leur suprématie : c’est au vainqueur à vaincre, le reste suit – ou trahit, à ses périls et fortunes, mais ne se sens pas responsable de trancher en  jouant au monopoly avec des bulletins de vote illustrés par Disney. Et que ni les Britanniques, ni les Soviétiques, ni l’OTAN n’aient réussi à démontrer aux descendants de Timur Shah l’avantage qu’il peut y avoir à être gouverné par un chef choisi pacifiquement, fût-ce par d’autres, n’améliore pas la pub pour la démocratie participative. Le concept même de gouvernement central n’est sans doute pas non plus indispensable au sens politique des Afghans : partagé depuis des siècles entre Pashtouns, l’ethnie majoritaire pouvant s’enorgueillir de nombreux souverains, Tadjiks et Hazaras, sunnites ou chiites parlant dari [farsi], et Ouzbeks, paysans et peu religieux, le royaume d’Alexandre le Grand et du commandant Massoud n’a jamais connu d’unité que pour lutter contre ses nombreux envahisseurs. Si Kaboul en est la capitale depuis 1773, c’est surtout pour sa situation stratégique au carrefour des trois cultures dominantes ; significativement, elle porte le même nom en dari et en pashtoun.

Réunis, ces derniers éléments peuvent peser d’un poids non négligeable dans l’inextricable situation générée par les pires débordements du colonialisme victorien et de la Guerre froide. Aujourd’hui pris dans un nouveau Vietnam, les responsables occidentaux, encore trop infatués de leur générosité en subsides humanitaires et de leur théorique supériorité en politique et en équipement, n’auront d’autre solution que d’aider l’Afghanistan à édicter lui-même son concept de gouvernance. C’est-à-dire d’admettre qu’ils sont encore des écoliers dans l’art très afghan, et souvent efficace, de s’asseoir autour d’un thé brûlant et de négocier à mort : « Il n’y a qu’avec son ennemi qu’on puisse faire la paix… » Ce sont les talibans qui les retiennent encore. Ou le thé, peut-être.

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