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Le dernier des Suter


Joëlle Brack
09 mai 2008

Le nouveau roman de Martin Suter, Le dernier des Weynfeldt, traque les secrets du marché de l’art, du cœur humain, de la bourgeoisie zurichoise et d’une toile de Vallotton…


© Mathieu Bourgois
© Mathieu Bourgois

Romancier, mais aussi publiciste, journaliste et homme d’affaires, Martin Suter délecte depuis des années les lecteurs du Tages Anzeiger de ses chroniques de la vie de bureau, Business Class. Acide et sans pitié, elles dénoncent avec un humour noir l’absurdité ou l’inhumanité de certaines situations tragi-comiques plus Business que Class. Ayant longuement patienté, les lecteurs francophones ont enfin l’occasion de goûter eux aussi à ce cocktail décapant, les meilleurs de ces textes étant traduits pour la première fois chez Bourgois. Âmes sensibles s’abstenir… Mais ce petit volume grinçant n’est « que » l’escorte d’un roman autrement plus attendu, que la critique alémanique avait il y a peu encensé en toute subjectivité – et avec raison !
Que se passe-t-il lorsqu’Arsène Lupin et L’Ange Bleu s’infiltrent dans la vie ultra-réglée d’un millionnaire zurichois ? C’est ce qu’étudie Le dernier des Weynfeldt. Martin Suter, qui connaît son monde sur le bout de la plume, brosse un paysage légèrement vitriolé des milieux qu’il a choisis : affairistes roublards, prétendants au marché de l’art, cercle de parvenus snobs artificiellement amicaux, ou bourgeois aisés corsetés dans le non-dit et la vanité. Cynique, Suter ? Pas du tout. Réaliste, piquant, mais non dépourvu de cœur : sa rousse héroïne, Lorena, a beau vivre sur le fil du rasoir – dans tous les sens de l’expression – il n’en a pas moins pour elle une tendresse mi-compatissante mi-coquine qui donne son sel à l’aventure. Et puis il y a Adrian, dernier d’une lignée aussi riche que lourde à porter. D’une parfaite éducation à l’anglaise, c’est « un homme à chevalière » comme les appelle Lorena, que sa fortune a jeté dans les bras de la peinture, la vraie, celle qui se marchande à chèques feutrés dans les galeries, mais férocement dans les ventes aux enchères. Tel ce Vallotton, La femme nue devant une salamandre, qu’un ami du parfait gentleman aimerait vendre sans la vendre tout empochant le pactole… Or sur la palette d’Adrian Weynfeldt, amour et argent ne font pas un mélange heureux, et si une salamandre peut brûler ce qui la touche, un timide passionné peut sortir impromptu de son cadre – mais chut ! Élégant, spirituel, impertinent, aventureux avec panache et subtilement agencé jusqu’à l’ultime détail, Le dernier des Weynfeldt est un faux-vrai polar d’amour qui se dévore avec délectation !

Interview, Trois questions à…

De passage en Suisse romande, Martin Suter présente dans nos librairies son dernier roman, dont il parle [dans un français choisi !] avec un détachement ironique qui dissimule mal son affection pour ses personnages…


- Pourquoi parler de la mort aux enfants ? Et quelles influences pour un tel récit ?
- Pour moi Le dernier des Weynfeldt n'est pas prioritairement une histoire sur le milieu de l'art, mais l’histoire d'un homme qui sauve une femme du suicide, et de cette femme qui ainsi le rend responsable de sa vie. Le milieu artistique est venu plus tard. En fait ce n'est pas tellement le milieu qui m'intéresse, c'est surtout l'art lui-même !
- Pourquoi avoir choisi une toile réelle plutôt qu’inventée, et pourquoi celui-ci ?
-Mes romans sont un mélange de fiction et de réalité, c'est pourquoi la toile est réelle. J'ai choisi Vallotton parce que je me sens attiré par sa manière de réduire et de cacher des secrets dans ses tableaux. Et spécifiquement Femme nue devant une salamandre, parce que c'est une belle combinaison de bourgeoisie et de lasciveté…
- L’argent, la fortune jouent un grand rôle dans vos romans, mais davantage dans celui-ci : il est en apparence la seule raison pour que les personnages aient des contacts entre eux !
-Ça, je me suis toujours demandé pourquoi, dans la plupart des romans, on n'apprend jamais de quoi les gens vivent et combien ils gagnent ! Dans la vraie vie c'est bien un des thèmes principaux, alors pourquoi pas dans la fiction?
- Vous êtes un écrivain célèbre, un homme d’affaires et un dandy : que pensez-vous d’Adrian, qui a tout pour une vie passionnante, et qui est pourtant si conventionnel ?
-Mais ce n'est pas l'auteur qui invente les caractères, c'est l'histoire ! Pour le fonctionnement de cette histoire, Adrian devait être comme il est.
- Mais les histoires d’amour dans vos romans ne sont jamais très heureuses, pourquoi ?
-Les histoires d'amour ne sont peut-être pas toujours très heureuses, mais pas très malheureuses non plus… Comme dans la vraie vie.
- Comme les précédents, le scénario est riche de tous les éléments du roman policier (mystères, morts, fortunes volées, personnages qui enquêtent etc), mais n’est est pas vraiment un : qu’est-ce que le suspens ?
-Le suspens pour moi est un élément indispensable. Même si on est passionné par l'atmosphère, les personnages, les scènes, les dialogues, le style, il y a toujours « autre chose » qui nous fait continuer de lire : savoir comment ça continue, et surtout comment ça finit ! |

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