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La Fondation Martin-Bodmer et les Presses Universitaires de France lancent « Sources », une splendide collection de fac-similés d’ouvrages rares ou inédits conservés à Genève.

Conçus il y a quelques années par l’architecte Mario Botta, les entrailles de l’élégante Fondation Martin-Bodmer, à Cologny, sont le plus beau, et l’un des plus riches coffre-fort de Suisse : la fabuleuse collection de manuscrits, incunables et œuvres d’art accumulés par le banquier et humaniste zurichois Martin Bodmer [1899-1971] à la gloire de la culture est considérée comme l’une des plus complètes et précieuses au monde. Ouverte en partie au public, mais solidement scellée, cette merveille est entourée d’une équipe de savants et de chercheurs qui souffrent de ne pouvoir mettre des documents aussi précieux entre les mains de tout un chacun… Ou plutôt souffraient! Car le partenariat engagé ces dernières années entre la Fondation et les Presses Universitaires de France [ndlr : dont la FMB est actionnaire] vient de donner naissance à « Sources », une collection unique en son genre qui reproduit à l’identique quatre pièces majeures de la collection, et se propose de réitérer cet exploit chaque année ! Fait remarquable, le retentissement de cette opération, originale tant par les technologies mises en œuvres que par la nature d’ordinaire discrète de l’institution, est aussi positif parmi les universitaires que le public.
Ni tout à fait le même… - Le choix, on l’imagine, fut ardu, mais parmi les quelque dix mille documents conservés, la préférence est allée à deux ouvrages d’une extrême rareté, La manière de traiter les plaies… du chirurgien Ambroise Paré [édition de 1551] et les XXV fables des animaux d’Estienne Perret [1578], et de deux manuscrits : Mon voyage en Égypte et en Syrie de Joseph Laporte, jeune soldat de l’armée napoléonienne [1802] et l’ensemble des manuscrits de Noces et autres histoires russes travaillés par Ramuz et Strawinsky entre 1916 et 1919. Ce dernier n’avait été publié qu’une seule fois, et sans la partition autographe du musicien ; quant au voyage de Laporte il est totalement inédit. Quatre pièces d’une valeur inestimable, qui ont bénéficié – avec le luxe de précautions et de sécurité qu’on imagine ! – d’une technologie de pointe qui garantit leur parfaite facture : fraîcheur des couleurs, sensualité de l’encre sur le grain du papier, authenticité retrouvée du geste de l’auteur ou de son imprimeur. « Reproduire à l’infini un objet unique semble contradictoire » relève Michel Prigent, qui a dirigé la partie éditoriale de l’entreprise, « mais ce contraste est finalement symbolique de l’humanisme… » Et, comme par miracle, la passion qui a présidé à la création de « Sources » donne vie à ces livres neufs qui semblent soudain porter tout le poids de leur très riche passé.
Quatre livres, quatre guerres - Édité en français [son auteur ne savait pas le latin !] par un médecin des champs de batailles en pleine guerre de religions, le traité de Paré révolutionna la chirurgie par ses techniques audacieuses et, manifestement, plus efficaces que celles de la Faculté : aujourd’hui, c’est le réalisme cru et pourtant naïf de ses planches – anatomie, prothèses ou opérations sans anesthésie… - qui fascine. De même, l’éblouissante perfection des gravures, restées anonymes, des fables animalières de Perret, crée un lien émouvant entre l’ordinateur qui les a saisies et l’atelier de Plantin, le grand imprimeur anversois qui les sortit de presse en 1578, alors que Hollandais et Espagnols saccagaient le territoire. Et que dire alors du manuscrit de Joseph Laporte, inédit jusqu’à ce jour ? Rédigé d’une belle écriture durant les campagnes de Bonaparte en Orient, ce journal d’un sous-officier grenoblois couvre aussi bien les événements historiques – bataille des pyramides, débâcle d’Aboukir, prise de Jaffa – que l’observation étonnamment subtile d’un véritable « choc des civilisations », le tout enrichi de plans et dessins en couleur d’une spontanéité enfantine, et pour cause – Laporte n’avait dix-huit ans ! Respectueux d’un tel travail, les éditeurs ont donc choisi de reprendre son propre procédé, et ont interrompu la chaîne d’impression numérique pour coller à leur place les cartes - à la main… C’est à la main également que Théodore Strawinsky, fils du compositeur, aquarella l’une après l’autre les illustrations créées pour accompagner en 1943 l’unique publication de l’œuvre imaginée de concert – si l’on ose dire – par son père et Ramuz. Sa façon, sans doute, de rendre hommage à ces pièces poético-musicales imaginées en pleine guerre mondiale par ces deux géants pour leurs enfants : leur délicate et joueuse inspiration, de même que l’intensité élégamment austère de l’écriture de Ramuz, se retrouvent intacte dans l’album d’aujourd’hui, que, comme le remarque le musicologue Georges Starobinski en préface, « on se sent indiscret de parcourir… » .
Trois messieurs plus que convenables, et pourtant facétieux, sont à l’origine de « Sources », et leur engagement sans limites donne à cette entreprise la touche d’enthousiasme et d’aventure qui rend sa concrétisation, d’abord très intellectuelle, facile à partager pour le grand public.
Pour Jean Bonna, président de la Fondation Martin-Bodmer et banquier-collectionneur émérite [il vient de rejoindre le conseil d’administration du Metropolitan Museum de New York !], la force affective de « Sources » est évidente : « Il s’agissait à la fois de montrer que la Fondation n’est pas seulement une collection mais qu’elle entend faire perdurer les valeurs transmises par le livre, et de partager de véritables trésors, que leur conservation rend peu accessibles » explique-t-il avec feu. « Le lien entre ces deux objectifs se trouvait admirablement incarné par les rapports très actifs entretenus par les universitaires de Genève et les PUF. Notre partenariat est le levier de cette ambition commune de donner une nouvelle visibilité à ce qu’il y a de plus beau dans le domaine du livre, et de le transmettre » complète le collectionneur, ajoutant avec une pointe d’ironie que cela s’apparente « à une opération de sauvetage, en un temps que les nouvelles technologies de l’information rendent barbare pour le livre… ».
Davantage conquis par les prouesses techniques d’aujourd’hui, Michel Prigent, président du directoire des PUF, tempère : « Les possibilités de la numérisation, paradoxalement, nous permettent de revenir avec une précision incroyable à la base même du document : la main de l’écrivain, du typographe, et ce n’est pas un hasard si la planche d’anatomie qui illustre le traité d’Ambroise Paré est une main reconstruite par la technique chirurgicale ! Il y a certes dans le fac-similé un principe – "refaire le même" - qui semble contraire au cheminement de la réflexion et de la recherche, visant par nature à faire "autre"… Mais la numérisation, comme d’ailleurs la librairie en ligne, ouvre des théâtres sans frontières, donnant l’occasion en même temps de répondre concrètement à une demande de type commercial, et de partager des trésors encore presque inconnus du public ! » Partage qui, au-delà de ses idéaux, n’est pas allé sans remises en question : « Les PUF, qui éditent environ 250 ouvrages par an, s’engagent par essence à publier des textes qui n’existent pas, dont le plan et la structure sont encore virtuels. C’était donc dans notre métier une révolution que de présenter au contraire des œuvres entièrement achevées, l’imaginaire étant remplacé cette fois par la découverte! ».
Pour Charles Méla, directeur de la Fondation à laquelle il a consacré un remarquable ouvrage, l’alchimie entre ancien et moderne a parfaitement fonctionné : « L’idée, née de nos fructueux contacts il y a quelques années, était de donner une véritable audience – 6'000 exemplaires, c’est quelque chose pour un inédit ! – à des manuscrits essentiels, mais avec une ambition plus large : outre les qualités techniques et esthétiques des fac-similé, nous avons souhaité les faire accompagner d’une présentation qui les introduise dans toute leur richesse et mette en lumière leur modernité. D’où les préfaces, confiées à d’éminents spécialistes : marc Fumaroli, Marie-Madeleine Fragonard, Jean Tulard et Georges Starobinski, dont l’ajout contemporain permet paradoxalement [encore !] au lecteur d’avoir véritablement accès à une source. Car c’est là toute la sève du projet : retourner aux origines de la culture et du savoir, des retrouvailles dont le public, à qui Internet rend tout possible, a soif aujourd’hui. La collection permet de renouer avec l’attachement physique au livre et l’aventure, à ce titre, est non seulement excitante, mais… source d’une grande satisfaction ! » |