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Sez Ner


Joëlle Brack
16 juillet 2010

Le Prix de littérature du canton de Berne 2010 vient de distinguer Sez Ner, un incroyable roman trilingue, farfelu et grinçant, du jeune Grison Arno Camenisch.


© DR

Comme son nom l’indique, le Prix de littérature du canton de Berne, qui jouit d’une belle notoriété parmi les distinctions littéraires suisses, honore un écrivain local, ou ayant vécu de manière marquante dans la région bernoise. Mais le « Biennois » qu’il récompense cette année trahit bien vite ses origines : Arno Camenisch est un pur Grison, né en 1978 au pied du Piz Sezner où il garda les troupeaux dans son enfance, amoureux fou de ses vallées, et qui pratique au quotidien le chantant sursilvan ! Voilà pour le folklore. Car ce jeune auteur polyglotte au regard malicieux travaille à l’Institut littéraire suisse de Bienne, écrit indifféremment en allemand et sursilvan, et a déjà arpenté une bonne moitié de la planète, soit par pure curiosité soit pour présenter ses œuvres en public : roman, poésie, théâtre. Que l’on n’attende donc pas de lui une ode émue et patriotique aux paysages grisons, aux forces de la nature et aux traditions séculaires !

Si Sez Ner exprime à chaque page l’attachement d’Arno Camenisch aux alpages de Stavonas, où il situe l’exil fromager des hommes et des bêtes, on est bien loin, dans cette narration au réalisme grinçant, des images de calendrier ! Pourtant les chaudrons, les cloches, les sapins, les broderies d’edelweiss, tout y est. C’est seulement que les cochons tombent comme des mouches, que le chien de garde se garde surtout de rien faire, que le fromage fermente avec excès ; les bergers sont simplets, les propriétaires du troupeau méprisent l’armailli, qui méprise son aide, qui méprise le vacher, qui méprise le porcher, qui méprise tout le monde. Les journées sont longues et bien remplies, les tâches assignées sans mollesse et esquivées sans vergogne – moyennant quoi tout finit par filer presque droit. Quelques nouvelles viennent égayer le quotidien des isolés : un chalet a brûlé au village, une querelle de voisinage a coûté la récolte de tournesols, une bergère a eu trois génisses foudroyées. Sinon, il n’y a pour se distraire que le passage de quelques touristes perdus aux tenues bariolées, ou de recrues en marche forcée, et la bienheureuse trilogie partie de jass-vieille prune-clou de cercueil. Un rêve est caressé : que la machine à traire explose et envoie tout ça en l’air… Paradoxalement recluse dans un paysage infini, la petite colonie de taciturnes et sarcastiques paysans distille un humour noir, un burlesque acide qui n’évoque que de loin Ramuz ou Keller. Mais passé le rire que déclenchent les observations sans fioritures des uns et des autres, on est surpris de se découvrir une amicale sympathie pour leur estive mal emmanchée, la dureté de leur vie et le peu de prix de leur labeur. Et ce n’est pas là le moindre tour de force de ce roman atypique !

Écrit d’abord en allemand, puis immédiatement traduit par Arno Camenisch en sursilvan,
Sez Ner – la séparation des syllabes illustre cette double naissance – a en effet connu d’abord une édition bilingue en Suisse alémanique, ce qui n’est déjà pas commun. Mais que dire de celle réalisée par les Éditions d’En Bas, qui n’a rien sacrifié en faveur de la traduction [de Camille Luscher, extraordinaire], et présente un ouvrage trilingue aussi original que passionnant ! Conçu en brèves séquences, presque des plans de cinéma, le texte se prêtait bien à la disposition choisie, allemand et français en regard sur le haut de pages dont le tiers inférieur est dévolu au sursilvan : si les emprunts et métissages sont légions, le texte gambadant de l’une à l’autre langue, le lecteur monolingue n’aura cependant aucune peine à ne suivre que « son » roman. La curiosité de ceux qui aiment retrouver les origines d’une expression sera, en revanche, servie dans l’instant – et bien que les « sursilvanophones » soient apparemment rares de ce côté de la Sarine, nul doute que la tentation de savoir « comment ça se dit » attirera souvent l’œil également vers le bas de la page !

Qui a dit que la littérature suisse était conventionnelle ?

Voir Aussi:

Sez Ner

SuisseCoup de cœur
1)
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Arno Camenisch, Editions d'en bas, Relié, 2010, 279 pages
Prix : CHF 34.00
Disponibilité: Généralement expédié sous 3 jours à 4 semaines (selon disponibilité locale)

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