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Fantasque, prodigue, mégalomane, invivable, versatile, génial, prétentieux, brouillon – la liste pourrait être encore longue, tant sont pour la plupart désarçonnés et divisés ceux qui veulent cerner Curzio Malaparte. Et, de fait, comment décrire un auteur qui fut, tour à tour ou simultanément, fasciste et maoïste, paysan et aristocrate, diplomate et journaliste, théoricien et séducteur, allemand et toscan, flagorneur et visionnaire ?
Perdu d’avance
Né en 1898 dans une famille bourgeoise allemande installée en Italie, mais rejeté dès l’enfance et élevé pauvrement à la campagne, Kurt Suckert n’aura de cesse de vouloir gommer ses origines : à quinze ans il fait le mur de son pensionnat pour aller combattre en France l’envahisseur germanique ; à trente il coupe définitivement tout lien en faisant enregistrer son pseudonyme d’écrivain – « la mauvaise part » - comme nom officiel, s’octroyant ainsi une nationalité selon son cœur. Sans famille passée ni à venir, vagabond européen qui fera ses armes de jeune diplomate à Varsovie et l’expérience de la guerre en Argonne, gagnera ses galons littéraires dans les salons de Rome ou de Paris et ses palmes de journaliste dans l’hiver de Stalingrad, Malaparte a choisi de n’être le fruit et la justification que de sa propre volonté - ce qui ne lui a pas toujours réussi. Dévoreur de littérature, érudit, élégant, original, journaliste surdoué, il se veut dandy et responsable de grands journaux, tout en proclamant la supériorité du petit peuple simple et bon sur des élites corrompues : de ce piédestal, il se jettera dans les bras du fascisme, puis du collectivisme soviétique, de la culture à grand spectacle, de l’abstraction, avant de verser dans l’intellectualisme à col Mao, tendance Nouvelle Vague. Inconséquence, opportunisme, provocation ? Traque morbide, plutôt, et sans véritable illusion, d’un Homme qui ferait honneur à l’Humanité…
Curzio Caméléon
Manifestement sous le charme d’un personnage aussi riche et vulnérable à la fois, Bruno Tessarech fait le vide des jugements comme des éloges, laisse venir à lui les petites phrases et grappille les images, confie à la biographie le soin d’éclairer l’œuvre tout en rendant à l’écrivain la responsabilité de son inégal destin. Pour Malaparte, portrait braque en effet le projecteur tantôt sur les méandres d’une vie mêlée de près aux dramatiques soubresauts du XXe siècle, tantôt sur une œuvre grave et sans rédemption sous ses dehors excessifs. Tessarech débusque les mensonges, exagérations et prétextes de son auteur-personnage, en souligne les errements, mais surtout élague avec passion des écrits parfois broussailleux pour révéler un noyau précieux qui le fascine. Pas dupe des effets de style, creux sinon incompréhensibles, d’un écrivain magistral qui n’a jamais su ne pas en faire trop, Pour Malaparte est une entreprise d’orpaillage littéraire qui, rejetant sans pitié les déchets, livre les pépites d’un vrai talent : l’analyse brillante du totalitarisme dans Monsieur Caméléon [1929] - qui lui vaudra l’assignation à résidence par un Mussolini furieux – et Le bal au Kremlin [Denoël, 2005], de la fusion absurdement logique des extrémismes de droite et de gauche dans la visionnaire Technique du coup d’état [il y dénonce Hitler deux ans avant son élection !], de la cruauté fondamentale de l’être humain dans Kaputt, corrosif témoignage des horreurs nazies ramené clandestinement du front de l’Est, ou de la supériorité des vaincus sur les vainqueurs dans La peau, qui fustige l’attitude colonialiste des Alliés envers sa chère Italie. Sous les oripeaux de l’autoglorification, Malaparte cède alors devant Curzio, l’amoureux fou de la Toscane, épris d’absolu et perpétuellement désabusé, qui rejoignit volontairement les tranchées, les kolkhozes ou les colonnes blindées pour vérifier l’incurable méchanceté des hommes, et dont la réflexion sinistrement lucide résonne encore à l’heure de Pyongyang, de la Sierra Leone ou de Bagdad. Reconnaissant leur part de responsabilité aux hantises d’enfance – la peur, la honte, la cruauté - et à l’air du temps, qui enrhuma plus d’un intellectuel au mitan du XXe siècle, Tessarech ne marchande ni la sévérité ni l’admiration pour rendre à l’un des auteurs italiens les plus puissants et les plus méconnus la place et surtout les lecteurs qui lui reviennent. « Cet homme » dit-il « m’attendrit autant qu’il m’exaspère ». Perchée sur son rocher de Capri, la futuriste et mégalomaniaque Villa Malaparte domine toujours le paysage. Elle fut la ruine et la passion de son créateur ; c’est là que Godard tourna Le mépris – d’après Moravia…I