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L’ultime roman de Kathrine Kressmann Taylor, resté inédit en anglais depuis trente ans, paraît en traduction française ! Subtilement inquiétant, Jours d’orage rejoue la guerre sous le soleil de Toscane…

Connue aujourd’hui dans le monde entier pour Inconnu à cette adresse [1938], réquisitoire sous forme de court roman épistolaire contre les ravages du nazisme, Kathrine Kressmann Taylor [1903-1997] n’a pourtant connu qu’une célébrité relative durant sa carrière littéraire. Pour cette Américaine d’origine allemande, journaliste puis enseignante à l’Université de Gettysburg en un temps où les femmes se voyaient plutôt confier les rubriques culinaires et les cours de secrétariat, la dénonciation de la peste brune devait faire mal à la bonne conscience sous peine de passer inaperçue. D’où un roman « coup de poing » impressionnant par son économie dramatique, que l’éditeur, pressentant le risque, publia sous le nom de « Kressmann » - nom de jeune fille de l’auteur - Taylor, afin qu’on l’imagine écrit par un homme et donc plus crédible… Kathrine Taylor ne rencontra malheureusement plus le même succès avec ses nouvelles suivantes, publiées dans diverses revues. Tenace, la « femme au foyer qui écrivait dans sa cuisine » - mais devint, tout de même, la première femme titularisée dans une université américaine ! – ne perdit pourtant jamais de vue que, comme une blessure mal cicatrisée, le nazisme pouvait générer la gangrène, et détruire un corps qui se croyait guéri : ce sera Jours d’orage [Storm on the Rock, 1978], édité aujourd’hui pour la première fois comme titre indépendant – et directement en français !
Séduite par le charme puissant de la Toscane, Kathrine Kressmann Taylor choisit de s’y retirer en 1966, juste à temps pour assister aux crues de l’Arno qui ravagèrent Florence. C’est cependant à la campagne, dans un village-citadelle médiéval inspiré de San Geminiano, qu’elle situa l’intrigue de son dernier roman. Dans les collines toscanes sereines et florissantes se déroula en été 1945 un répugnant massacre, ultime vengeance de soldats allemands en déroute qui torturèrent à mort les familles des résistants. Alors qu’elles visitent l’endroit, Amanda, une jeune veuve américaine éprise de peinture, et sa petite fille s’y retrouvent bloquées par une tempête et des glissements de terrain, en même temps qu’un groupe de désagréables touristes allemands : parmi eux, l’officier qui commanda jadis le massacre… Quinze ans plus tard, les villageois n’ont pas oublié et préparent leur vengeance. Mais le marchese du lieu, artiste cultivé dont l’épouse pourtant était l’une des malheureuses victimes, tente de dissuader ses concitoyens de se conduire, à leur tour, comme des barbares. Dans une ambiance étouffante de huis-clos, accentuée par l’omniprésence d’une vielle femme démente, l’équilibre entre revanche et pardon est précaire, et l’amour que ressent bientôt l’aristocrate pour la visiteuse étrangère fragilise sa difficile mission… Sous des dehors romanesques d’une superbe efficacité narrative – paysage tragiquement beau, hôtel lugubre au personnel fantôme, unique route impraticable, amour et folie, vengeance et beaux-arts – c’est cependant à un véritable débat que l’auteur invite, et dont la portée n’est pas éteinte.
Car si, entre taverne et maquis, les protagonistes en sont des paysans et des braconniers, contrecarrés par la seule figure du noble philosophe, c’est en fait toute la problématique du procès de Nuremberg - et depuis, d’ailleurs, ceux des TPI - que Kressmann Taylor met à plat. La rigueur légaliste et humaniste est-elle une réponse au nazisme, ou au contraire un aveu d’impuissance ? Se montrer mesuré ne revient-il pas à reconnaître la force supérieure des coupables ? Plus généralement, la justice a–t-elle un sens et un poids face au crime de guerre ? Et la vengeance, est-elle gage de paix ou de tourment renouvelé ? Journaliste dans l’âme, Taylor ne manqua certainement pas un mot des arguments qui, dans le prétoire de Nuremberg mais aussi et surtout au-dehors, agitèrent l’Occident civilisé au moment de régler ses comptes avec l’extrême-droite. Bien que partisane de la position la plus austère, qu’elle développe brillamment par les plaidoyers de son héros, elle construit son intrigue comme un procès, laissant à ses personnages le droit de prononcer la sentence : le dénouement, avec ses révélations, son ambiguïté aussi, sera d’une violence brève et sèche à la hauteur des enjeux. On n’en comprend que mieux pourquoi ce texte magnifique et inquiétant ne tente pas, pour l’instant, un éditeur américain d’après-11 septembre… I