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Réclamés par Israël et l’Allemagne, défendus par leurs héritières, séquestrés par la justice, les manuscrits de Franz Kafka sortent enfin de leur cachette…

Rien de plus morose qu’une salle des coffres dans un sous-sol de banque suisse – en apparence. Car, pour qui a l’occasion d’entrouvrir les casiers blindés, des trésors dorment là : documents compromettants, œuvres d’art – qui a vu un Rubens « aéré » une fois l’an puis remis dans sa tombe métallique en est malade pour la fin de ses jours – or et joaillerie, parfois babioles, ou même rien. Et, de temps en temps, des manuscrits. Ceux de Franz Kafka ne sont sortis de l’ombre que le 19 juillet 2010, après plus d’un demi-siècle de réclusion. Mais sans joie : c’est par ordre d’un tribunal de Tel-Aviv, faisant droit aux réclamations d’inventaire de la Bibliothèque nationale d’Israël, que le caissier de l’UBS de Zurich a dû ouvrir les quatre coffres qui abrite ces documents inestimables, et contre la volonté d’Eva et Ruth Hoffe, leurs héritières cachottières. On va enfin savoir !
Mais l’amour du bien public étouffera-t-il la mesquine possession personnelle d’un trésor de l’humanité ? Ou le droit privé de jouir de son héritage supplantera-t-il l’obligation de céder gracieusement de chères [très chères…] reliques aux archives nationales ? En laissant en 1924 à son ami Max Brod le soin de brûler « ce qu’il laissait derrière lui » [des dessins, des lettres, des carnets et les manuscrits du Château, du Procès et de L’Amérique !], Franz Kafka mourant n’imaginait pas que l’absurde cruauté de certains de ses textes se matérialiserait en une vague nazie. Ni qu’elle obligerait son complice et admirateur à fuir Prague pour la Palestine sous mandat britannique, emportant une valise de précieux papiers qu’il répugne à détruire. Et moins encore que Max – devenu éditeur des chefs-d’œuvre de son ami – en léguerait les originaux à Mme Hoffe sa secrétaire bien-aimée, dont la succession en 2007 passa à ses deux filles en même temps que les coffres et une embrouille juridico-nationaliste véritablement kafkaïenne – d’autant que les dames, dans leur bon droit, on déjà vendu aux enchères une fraction des manuscrits, dont celui du Procès… à des archives allemande, ce qui fait hurler à Jérusalem !
Le souci professionnel de la Bibliothèque nationale d’Israël de voir ces documents précieux conservés dans les meilleures conditions, et accessibles au public, est aussi compréhensible que louable, et la propriété effective des manuscrits n’est alors pas fondamentale. Ce n’est cependant pas dans cette perspective purement humaniste et culturelle qu’elle se place pour faire sortir les textes des coffres : c’est bien de possession qu’il s’agit, les manuscrits de Kafka étant revendiqués comme « bien public national ». Ce qui ne va pas sans poser quelques questions. Car si l’État hébreu entend ici « national » au sens usuel, sa demande est [logiquement…] absurde : Franz Kafka n’était nullement apatride mais citoyen de Bohème et sujet de l’empereur d’Autriche-Hongrie, mort vingt-cinq ans avant la création d’Israël, et c’est plutôt Prague qui pourrait réclamer le trésor. Mais si, comme cela est vraisemblable, c’est au nom de l’héritage culturel juif que ces reliques sont réclamées par Tel-Aviv, on peut s’interroger à la fois sur la légitimité d’un monopole autoproclamé en matière d’expressions artistique de la judéité, et surtout sur les raisons qui peuvent pousser un État douloureusement fier de son passé d’exil à jeter aux orties le souvenir de sa diaspora d’Europe de l’Est, pourtant indissociable de sa genèse. Quant à prétendre que les biens de Max Brod reviennent à l’État puisqu’il avait émigré dix ans avant sa création, voilà qui devrait inquiéter bien d’autres héritiers de pionniers anonymes.
Quoi qu’il en advienne, les manuscrits de Kafka portent en eux-mêmes leur vengeance envers la trahison de Brod, des dames Hoffe, des juristes et du sionisme mal tempéré : jetés sur le papier d’une écriture fluide élégamment tarabiscotée, ils sont littéralement illisibles…