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Les enfants d’Húrin, un « nouveau » Tolkien édité d’après ses manuscrits, crée l’événement :
Alan Lee, son célèbre illustrateur, le fête le 12 mars dans notre librairie de Lausanne !

C’est une double histoire d’héritage que ces Enfants d’Húrin, roman plus que posthume de JRR Tolkien, décédé en 1973. Héritage d’abord de la filiation maudite, infligé à Túrin Turambar et à sa sœur Niënor par Morgoth, le Seigneur Ténébreux de la légendaire Terre du Millieu : défié par Húrin, héros prophétique de la race humaine, Morgoth se vengera petitement sur les deux enfants de son ennemi, condamnés à une existence tourmentée et malheureuse. Des milliers d’années avant que ne débute Le seigneur des anneaux se joue une sorte de genèse mythologique qui, comme le Silmarillion, plante le décor originel d’où naîtra la triomphale trilogie. Une genèse sur fond de guerre apocalyptique, de lutte acharnée entre le Bien et le Mal, de lutte personnelle aussi pour trouver une place en ce monde et une raison d’y vivre : Les enfants d’Húrin porte tragiquement les stigmates du premier conflit mondial, au cours duquel Tolkien, combattant sur le front de la Somme, traversa de cruels épisodes. Rapatrié en Angleterre avant la fin de la guerre, il se lança bientôt dans la rédaction des premiers brouillons. Mais, philologue et spécialiste réputé des langues anciennes, il est trop pris par ses études, son enseignement à Oxford et surtout la création ferventes de langues imaginaires, véritables chefs-d’œuvre linguistiques, pour mener à bien son projet. La littérature s’empare pourtant bientôt de lui : ce sera en 1937 Bilbo le Hobbit [créé pour raconter une belle histoire à ses enfants avant d’aller dormir !], puis l’immense aventure du Seigneur des anneaux [de 1938 à 1954], modèle absolu de la fantasy dérivée des légendes celtiques et médiévales.. Mais, souvent repris, remanié, recomposé, Les enfants d’Húrin, ébauché vers 1919, ne sortira, lui, jamais de la coquille…
Puzzle
La question de savoir si les héritiers d’un écrivain sont habilités à remanier son œuvre et à la publier ne trouve pas en la famille Tolkien un exemple critiquable de trahison ou d’appât du gain. L’auteur avait en effet lui-même désigné Christopher, le cadet de ses quatre enfants – à chacun desquels, fille ou garçon, il avait attribué son énigmatique prénom de Reuel ! – pour s’occuper de ses archives et brouillons. Confiance bien placée si l’on en juge par le succès de différentes publications posthumes, notamment du fameux Silmarillion [1977], lui aussi tramé dès les années de guerre et anticipant sur la saga des anneaux. Mais, loin d’être une artificielle tentative de bricolage à partir de fragments épars, la reconstitution du roman – probablement le dernier Tolkien inédit, d’où son importance – est l’aboutissement de trente ans de respectueux travail sur un manuscrit à la fois énorme et lacunaire, dont certains extraits avaient été publiés occasionnellement sous forme de contes, mais dont le romancier espérait toujours la publication complète et indépendante. Mission accomplie ! Christopher Tolkien, dessinateur des magnifiques cartes du Seigneur des Anneaux pour son père, signe encore celles des Enfants d’Húrin, cédant pour le reste des illustrations le pinceau à Alan Lee.
Portraitiste des elfes
Avec son regard clair à la fois étonné, scrutateur et malicieux, sa barbiche et ses mèches grises indisciplinées, Alan Lee pourrait bien sortir lui-même d’une légende celtique : gnome bienveillant ou ermite, vieux roi très sage peut-être ? Et, de fait, il a lui-même joué, anonymement, dans la trilogie du Seigneur des anneaux réalisée par Peter Jackson ! Petit clin d’œil de celui qui, durant des années, plancha pour matérialiser avec John Howe l’univers fantastique très particulier du roman de Tolkien, ce dont le cinéma le remercia par un Oscar plus que mérité pour son travail artistique dans la troisième partie du film, Le retour du roi. La célébrité n’a pas pourtant entamé la modestie d’Alan Lee, qui se dit simplement enclin « à gribouiller n’importe quoi n’importe où » et raconte volontiers que son inspiration première naquit dans le cimetière où il était jardinier pour son argent de poche d’étudiant ! Dessinateur renommé issu de l’une des grandes écoles d’art britanniques, il avait déjà une belle carrière dans la publicité et l’édition lorsqu’il commença à s’intéresser au monde féerique et à Tolkien, dès la fin des années 1970. Nommé illustrateur officiel de l’édition du centenaire, il créa pour Le Seigneur des anneaux l’ambiance que lui connaissent aujourd’hui la plupart de ses millions de lecteurs, pour qui Bilbon, Galavriel et la Terre du Milieu sont indissociables du pinceau onirique d’Alan Lee. Et ainsi en sera-t-il de Túrin, Niënor, enfants premiers conçus mais derniers nés de J.R.R.T., patiemment tirés du néant et dotés d’un visage par Christopher Tolkien et Alan Lee, comme ces immémoriaux ancêtres qu’anthropologues et informaticiens reconstituent pour leur insuffler la vie par-delà le Temps…