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Si les artistes suisses contemporains ont facilement l’honneur des galeries étrangères, les plus classiques n’y sont pas forcément très représentés, à moins d’être morts depuis vraiment longtemps… C’est donc un double plaisir, enrichi de nombreuses découvertes, qui attend le visiteur à Paris : la Ville Lumière honore simultanément Ferdinand Hodler [1853-1918] au Musée d’Orsay et Alberto Giacometti [1901-1966] à Beaubourg. Deux expositions de grande envergure pour deux artistes difficiles et attachants à la fois, qu’on n’admire pas de loin par hygiène culturelle mais qui demandent, exigent même une démarche de véritable spectateur, prêt à faire taire ses conceptions du réel pour entrer en silence dans une logique nouvelle régissant la nature et l’anatomie, l’équilibre et l’harmonie, la couleur et la matière. .
Artistes entre eux
L’aura de Paris change beaucoup de choses pour un artiste. Hodler, qui y passa peu de temps bien qu’il y fût des plus appréciés de ses pairs, ne peut se vanter que de rares expositions et d’aussi peu d’ouvrages, et la cote de ses œuvres sur le marché international est encore insuffisante - bien qu’elle n’ait cessé d’augmenter ces dernières années pour friser les cinq millions de francs, tel le Lac de Thoune avec Niesen adjugé il y a quelques jours à New York par Christie’s. Giacometti au contraire, qui vécut la quasi totalisé de sa vie dans les 25 m2 de son atelier parisien, est souvent mis en avant et présente une bibliographie en français autrement plus généreuse, sans parler de sa valeur marchande… Entre eux pourtant, beaucoup de choses, à commencer par Giovanni Giacometti, père du sculpteur et lui-même peintre de renom, qui à l’extrême fin du XIXe siècle étudia la composition et la couleur auprès de Cuno Amiet… et de Hodler ! De façon plus dérisoire, les querelles de clocher qui ont présidé aux deux expositions sont un point commun dont l’histoire de l’art est friande, le ridicule ne tuant pas : la Fondation Alberto et Annette Giacometti guerroie en ce moment même pour bloquer le droit sur les œuvres et la réédition des Écrits de l’artiste pour d’obscures raisons de droits d’auteur à partager, tandis que le Musée d’Orsay reproche aigrement au Kunstmuseum de Berne [qui a pourtant fait exception en lui cédant La nuit, jamais prêté jusque là !] d’avoir gêné le prêt de certaines œuvres en mains privées… .
Deux mondes
Les charnières entre les deux œuvres - bien que l’heureux télescopage des expositions semble dû au hasard - sont à la fois ténues et repérables. Hodler, villageois bernois devenu bourgeois de Genève, incarne l’austérité conservatrice et l’horizontalité, tandis que le Grison Giacometti, ébouriffé et confit dans la nicotine, semble personnifier la bohème et la verticalité. Et pourtant : La nuit [1891], œuvre magistrale et dérangeante du jeune Hodler, fit scandale Genève pour son immoralité - alors que le Salon de Paris l’ovationna - et l’artiste sera dès 1904 reçu en égal par rien de moins que la sulfureuse Sécession viennoise ! Giacometti lui, sous le masque du parfait artiste, lié à « ces fous de Surréalistes », s’imposa une véritable ascèse, une solitude contraire à son tempérament mais qu’il pensait seule propice au travail et à la création… Force de l’imposante nature et des corps musculeux ou fragilité de silhouettes filiformes traversées par le vent, frappe énergique de la couleur sur la toile ou épure aiguë de l’argile ou du bronze, leur travail acharné a produit deux mondes artistiques que tout semble opposer, mais qu’une même rigueur dans la recherche, une même quête d’absolu a guidés vers de nouvelles façons de restituer la géométrie de la terre ou l’anatomie du mouvement. Chacun à leurs manière, ils incarnent tout simplement un siècle d’art occidental, évoluant de racines classiques vers des moyens d’expression plus radicaux : abstraction, surréalisme, et servant à leur tour de tremplin aux recherches de la génération suivante. C’est d’ailleurs le message de ces deux manifestations. Beaubourg, baptisant son exposition L’atelier de Giacometti, reconstitue ce lieu même de création [les murs originaux, couverts de croquis du maître, ont été « scalpés » en 1972 et sont déposés là !], comme si le travail de l’artiste n’était que momentanément interrompu par l’irruption du visiteur. Et Orsay a audacieusement invité dans l’une des salles l’artiste contemporain suisse Helmut Federle, dont les créations font le lien avec la réflexion initiée par Hodler. Le double coup de projecteur sur l’œuvre de ces deux géants, avec cet effet de miroir qui aurait enchanté Hodler, avec son délire de controverses qui aurait fait ricaner « Giaco’ », est en outre l’occasion de magnifiques catalogues - mais ce serait dommage de s’en contenter… Avis consolatif aux amateurs qui ne pourraient néanmoins faire le déplacement : Hodler sera présent au Kunstmuseum de Berne durant tout l’été 2008 ! |