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Une monumentale et passionnante Histoire de la librairie française retrace deux siècles d’activité au service du livre et des lecteurs : son éditeur, Pascal Fouché, en parle avec passion !

Fini, le temps des hiéroglyphes, cette « écriture des dieux » réservée à quelques savants, ou des incunables pieusement recopiés par des ateliers fournissant exclusivement la noblesse et le clergé ! De la création des caractères d’imprimerie jusqu’à la gestion informatisée des bibliothèques, en passant par la fabrication du papier ou les biographies d’écrivains et d’éditeurs, le livre et son contenu sont régulièrement analysés, racontés, exposés, et pas une étape de la formidable épopée de l’écrit – même virtuel ! - n’échappe à la curiosité, à l’intérêt ou à la science. Pas une ? Voire, soupçonnait le Cercle de la Librairie, qui a eu l’intuition d’un « syndrome du cordonnier » : il manque à cette fresque rien de moins que l’étude des libraires et de leur activité, sans laquelle le reste ne serait que pâte de bois tachée d’encre, bonne pour le pilon ! Sa remarquable Histoire de la librairie française, qui vient de sortir sous la signature de quelque soixante-dix contributeurs spécialisés dans tous les domaines imaginables, comble magnifiquement cette lacune, révélant l’incroyable adaptabilité de la profession aux circonstances politiques, économiques et sociales. La preuve : plus de cinq siècles et demi après Gutenberg, qui vendit ses premiers textes imprimés dès 1450, les libraires sont très actifs sur Internet et s’apprêtent à commercialiser, en toute simplicité, l’accès au livre électronique !
Il serait pourtant excessif de la part de la librairie de prétendre à une carrière de plus d’un demi millénaire, soulignent les deux directrices de l’ouvrage, Patricia Sorel et Frédérique Leblanc, car pendant des siècles ce sont les imprimeurs eux-mêmes qui ont vendu les livres. Une manière de faire qui se retrouve dans les librairies encore attachées à une maison d’édition, comme celle de Gallimard à Paris ou d’Actes Sud en Arles, mais qui persiste sous sa forme originelle dans une ruelle de Vevey, où Castagnééé édite, imprime et vend ses livres, dont les célèbres Xyloglossaires ! Bien que la vente d’ouvrages ait été règlementée par Louis XV déjà, L’Histoire, avec une belle honnêteté, place donc la naissance officielle de la librairie en France en 1810, lorsque Napoléon organise la profession, d’une part pour en garantir la formation, un acquis dont la préservation est toujours d’actualité et, d’autre part, pour la décourager de errer vers des idées libertaires peu acceptables, ce qui n’a pas fini non plus d’agiter les esprits… Malgré les limitations, que l’Empire n’avait pas inventées – combien d’imprimeurs-libraires européens finirent-ils en prison ou sur le bûcher en compagnie d’auteurs imprudemment publiés ? – la lecture et donc la librairie vont connaître un remarquable essor, encouragé aussi bien par la révolution industrielle et le développement de l’enseignement que par l’ouverture des bibliothèques au public, les kiosques ou les feuilletons des journaux.
Facilement soupçonnés de mauvais esprit, leurs employés comme ceux des imprimeurs sachant en principe lire et écrire [bien que de cocasses exemples recensés dans cette somme encyclopédique dénotent parfois le contraire…] les libraires semblent avoir de tout temps cultivé en parallèle une légère tendance paranoïaque – trop de censure, de frais, de concurrence déloyale – et une combativité hors norme, allant de l’audace commerciale à la clandestinité active en temps de guerre. Exemple emblématique de l’esprit entreprenant des libraires, Louis Hachette, qui créa sa librairie en 1826, inaugurait du même coup une enseigne devenue un groupe éditorial majeur, et une palette de nouveautés qui lui valurent quelques soucis à l’époque mais structurent toujours la vente des ouvrages en librairie, comme la livraison automatique aux libraires d’un exemplaire de chaque publication, avec droit de retour d’un an, ou la diffusion de livres en petit format aux kiosques qu’il ouvrit dès 1853 dans les gares ! I

Livres Hebdo – Vous expliquez, dans votre avant-propos, qu’il y a seulement vingt ou trente ans cette Histoire de la librairie aurait été difficile à réaliser. Qu’est-ce qui a changé, et a rendu possible ce travail?
Pascal Fouché – Il était bien sûr possible de faire une histoire de la librairie au moins jusqu’en 1945, mais la deuxième moitié du XXe siècle était beaucoup plus difficile à traiter. Depuis, des travaux réalisés, tant sur le XIXe que sur le XXe siècle, ont été très utiles. Par ailleurs le syndicat dominant de l’époque, la FFSL, était farouchement fermé à la recherche. Aujourd’hui, même si tout n’a pas été ouvert, nous avons quand même pu bénéficier d’une partie des archives de la Fédération, et les différents syndicats se sont montrés très coopératifs au point qu’une grande partie de ces documents va pouvoir, grâce à cela, être versée à l’Imec.
Y a-t-il eu de vraies « découvertes », dans les recherches des auteurs ayant collaboré à cette entreprise?
On n’avait jamais été aussi en profondeur pour étudier la librairie à Paris et en province. Le dépouillement des dossiers de libraires qui, au XIXe siècle, doivent expliquer leur activité pour obtenir un brevet, donne une masse d’informations nouvelles sur la réalité concrète du métier. J’ai été frappé par la multitude des réseaux de vente, et je comprends mieux par exemple les réactions souvent protectionnistes des libraires. Je ne m’étais pas imaginé non plus, avant de l’étudier, le rôle actif qu’ont joué des libraires dans la Résistance et le prix qu’ils l’ont payé. Geneviève de Gaulle-Anthonioz, par exemple, a été arrêtée dans une librairie rue Bonaparte avec des membres du réseau Défense de la France, et la libraire, Jeanne Wagner, n’est jamais revenue de Ravensbrück. Plus près de nous, c’est l’action des libraires dans la défense de la loi Lang qui est éclairée : ils ont intenté les procès qui ont permis qu’elle ne soit pratiquement plus contestée.
Dès le milieu du XIXe siècle le libraire et l’éditeur sont bel et bien devenus deux professionnels indépendants l’un de l’autre. Mais il semblerait que la prise de conscience, par les libraires, de la spécificité de leur métier, et de l’importance de leur rôle, soit plus tardive que cela…
Effectivement, la création du Cercle de la librairie en 1847 est plutôt le fait d’éditeurs et il sera toujours dominé par les éditeurs. Mais ce sont les libraires qui les premiers, en 1892, s’organisent en syndicats au niveau régional d’abord puis national. A tel point que c’est contraints et forcés que les éditeurs créent leur propre syndicat, qu’ils espèrent d’ailleurs provisoire et qui le restera pendant dix ans, pour répondre aux demandes d’ouverture de négociations des libraires sur leurs relations commerciales. L’absence de régulation des prix de vente avait en effet conduit à une totale anarchie des pratiques, qui avaient besoin d’être encadrées.
Vous avez personnellement rédigé le chapitre consacré à l’Occupation. C’est durant cette période que fut élaboré un classement des libraires qui devait, dans l’esprit de ses promoteurs, aboutir à l’identification d’un « réseau de professionnels de qualité ». L’idée résonne étrangement avec celle, développée récemment, d’instituer un « label » pour librairies de qualité…
Vous oubliez le Conseil du livre, institué par Vichy en 1941 ! Plus sérieusement, Les libraires ont toujours considéré qu’il fallait différencier les « vrais » libraires, ceux qui sont formés et vendent essentiellement du livre, des autres marchands de livres. Ce qui me semble plus nouveau aujourd’hui, c’est que c’est grâce au soutien des éditeurs, surtout les indépendants, que cette idée est revenue. Aujourd’hui ces éditeurs ont pris conscience qu’ils ont besoin que leurs livres soient présentés et défendus par de vrais professionnels, et ils sont devenus les plus ardents défenseurs de la librairie indépendante. Le rôle déterminant qu’a eu Jérôme Lindon dans cette prise de conscience est évoqué dans beaucoup de chapitres.
La relation « délicate » entre le libraire et l’éditeur, la question des marges, la défense « corporatiste » contre les nouveaux entrants sur le marché et leurs méthodes jugées déloyales… on voit bien que les mêmes questions ont sans cesse agité la profession. En quoi ce parcours historique peut-il éclairer les enjeux d’aujourd’hui, et les défis de demain?
Effectivement, les mêmes questions reviennent, mais cette histoire montre comment les libraires ont su s’adapter, s’unir et militer pour résister, encore une fois avec l’aide de certains éditeurs et malgré le double langage de beaucoup d’entre eux, qui ne rêvent que de vendre en direct. Je crois que sans cette prise de conscience et cette solidarité dont ils ont tous besoin, et sans doute plus encore aujourd’hui, la librairie pourrait bien se retrouver demain dématérialisée en même temps que les livres. Mais l’histoire montre aussi que les changements sont toujours beaucoup plus lents que prévu, et qu’en s’y préparant on évite souvent le pire.
(1) Société éditrice de Livres Hebdo.