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La journaliste française Florence Aubenas dévoile, dans Le quai de Ouistreham, le résultat de six mois d’immersion dans le monde de l’emploi précaire : sobre et sombre.

Pendant cinq mois, les téléspectateurs francophones ont pu voir son visage au journal de 20 heures : une belle femme au front haut et au regard vif, une aventurière bouclée et bronzée mais certainement pas superficielle, grand reporter à l’époque pour Libération (elle travaille maintenant pour Le Nouvel Observateur), et que des ravisseurs irakiens enlevèrent en janvier 2005 dans une université de Bagdad où elle réunissait les témoignages des réfugiés de Falloujah parqués sur le campus. Son portrait géant avait été simultanément affiché sur la façade de la mairie de Paris, et d’autres lieux sans doute. Pourtant, ceux qui ont engagé Florence Aubenas comme femme de ménage – sinon comme bête de somme – ne l’ont pas reconnue. C’était vieux, cette histoire d’enlèvement, et puis elle avait raconté qu’elle prenait un congé sabbatique au Maroc pour écrire un roman, alors…
Cette amnésie et de modestes précautions esthétiques ont permis à Florence Aubenas de s’immiscer en tout anonymat dans un univers que ses qualifications et sa notoriété lui auraient interdit à jamais, celui des innombrables personnes qui, en France, doivent vivre avec environ 700 euros par mois. Chômeurs en fin de droit, retraités aux maigres pensions, étrangers sans spécialisation ou étudiants sans soutien financier, tous postulent au Pôle emploi local pour « faire n’importe quoi » – et le font… C’est leur situation, précaire et sans horizon, dans laquelle elle a voulu s’immerger pour la dénoncer, acceptant de minables petits boulots, rendus plus minables encore par ceux qui les font exécuter et par la honte absolue que constituent certains barèmes salariaux ; elle finira même, sur le quai de Ouistreham, par prendre cet emploi de nettoyeuse sur le ferry que tous lui ont conseillé d’éviter comme la peste. Horaires déments, conditions déplorables, épuisement, payements différés ou « oubliés » sont le lot de ceux qui, au su de tous mais dans l’ombre de l’actualité, vivotent avec pour toute compensation un logement, des provisions et des soins médicaux piteux, ignorant ce qu’est un loisir ou un achat agréable. Sans mouliner de grands discours accusateurs ou revendicateurs, Florence Aubenas revenue à la « vraie vie » se contente dans Le quai d’Ouistreham de témoigner de l’intérieur, intérieur du monde du travail et de la précarité, intérieur du corps malmené et du cœur en berne, opposant aux lamentables situations qu’elle investit l’humanité qui résiste parmi les plus méprisés, et permet de beaux élans ou de franches rigolades – le seul luxe.
Ce procédé d’infiltration, qui n’est pas le seul apanage des agents secrets et des services traquant la drogue, se pratique depuis que le journalisme existe ou presque, avec Jack London en clochard dans les bas-fonds à la Dickens [Le peuple d’en bas], Egon Erwin Kisch incognito dans les pires quartiers européens des années 1920-1930 [Le reporter enragé], John Howard Griffin grimé en Afro-américain dans le Sud d’avant la lutte pour les droits civiques [Dans la peau d’un noir], tous glorieux ancêtres de celui qui a peut-être fait couler le plus d’encre : Günter Wallraff. En 1985, le journaliste de Cologne provoqua un véritable électrochoc avec Tête de Turc dans une Allemagne qui se redécouvrait raciste, et inspira les expériences de ses confrères français Marc Boulet, amateur de déguisements indécelables qui plongea à son tour dans le reportage « dur » Dans la peau d’un intouchable, portrait sans concession de l’Inde moderne, et Hubert Prolongeau, devenu Sans domicile fixe pendant quatre mois pour mieux dénoncer les mécanismes menant à l’exclusion.
L’aventure, parfois risquée, d’endosser l’identité de l’Autre pour en comprendre les problèmes tente également les femmes. Et Florence Aubenas n’est pas la première : si en 1987 Anne Tristan s’était « normalement » inscrite au Front National pour en suivre les méthodes de l’intérieur [Au Front], c’est sous une fausse identité qu’elle se fit passer pour une demandeuse d’asile dans Clandestine, et qu’Anne de Loisy enquêta durant des mois parmi les refoulés maintenus en zone d’attente dans l’aéroport de Roissy [Bienvenue en France !]. Elsa Fayner, en 2007, avait déjà de son côté camouflé ses diplômes et retroussé les manches pour aller à la rencontre du travail précaire, entre autres chez Ikea, dans Et pourtant je me suis levée tôt, qui ratatinait le trop facile « travailler plus pour gagner plus ». Bérangère Lefranc, elle, n’eut pas besoin d’artifices particuliers pour entreprendre son reportage [Un voile, un certain mois de juin]: elle choisit, pour mieux saisir les implications du phénomène, de porter la burka… Le trublion Wallraff, quant à lui, n’a pas raccroché les gants : il vient de faire paraître dans Die Zeit un reportage d’infiltration parmi les SDF, l’une de ses huit enquêtes récentes détaillées dans un essai à paraître fin mars à La Découverte, Parmi les perdants du meilleur des mondes, ces citoyens de seconde zone rejetés ou maintenus à l’extrême marge d’un système social aussi hypocrite que prospère. Clochard, clandestin africain ou employé « esclave » d’un grand discounter, même combat pour le plus fameux infiltré de la profession – qui est pourtant âgé aujourd’hui de 68 ans !
Indépendamment de leur commune ambition d’expérimenter directement la réalité d’une situation et d’en témoigner pour engager, si possible, une prise de conscience, ces reportages ont en commun un détail étrange : tous sont rapidement épuisés en librairie, preuve de l’intérêt de la société civile pour les problèmes soulevés, mais la plupart pas réédités…